L'âne de Bures (idan)


Connaissez-vous le jeu, dit de la mauviette,
Où deux jeunes pilotes, se lancent tête à tête ?
Si aucun ne recule dans cette joute vaine,
Le choc sera fatal, et la mort bien certaine.
Si l'un d'eux s'écarte, la vie leur sera sauve,
C'est l'âne qui triomphe et passe pour un fauve.

           ***

Mais nous ne sommes pas dans La Fureur de Vivre,
Juste à l'aube du jour, à Syre-sur-Buvette.
Les concurrents s'alignent, un à un, pour s'inscrire,
Je guette leurs visages, à la lampe discrète.

Courir trois jours entiers, dans un parc florissant
Mes pieds se souviennent du weekend précédent.
À des calculs sournois mon épave s'adonne,
Scrutant chaque silhouette, je juge sans vergogne.

« Celui-ci est trop vieux, celui-là bedonnant. »
Je souris à l'idée que les grands soient absents.
Certains sont retenus, d'autres sont outre-Manche,
Quels noms s'imposeront pour briller ce dimanche ?

Dix minutes il reste, avant le grand départ,
Aucun danger ne vient encore sous mon radar.
Jusqu'à ce que soudain, un fier profil surgit,
C'est Colin l'Arc-Fer, géant de Saint-Rémy.

On le disait blessé, qu'il avait disparu.
Et pourtant le voilà, me voici dépourvu.
Il me salue et dit qu'il ne court que cinq heures
Je reste sur mes gardes, qu'importent les rumeurs.

Les premiers tours s'étirent, d'aucuns lâchent les freins.
Raison et patience : amies de mon chemin.
Après quatre heures de course, bien loin je suis resté,
Seul Donato me suit, prudent et mesuré.


Les cinq heures s'en vont, le géant court toujours,
Visant une victoire, tranchante et sans détour.
Les plus braves cèdent, au prix de leur audace,
L'épave se hisse alors à la seconde place.

Avec dix bornes d'avance, Colin est intouchable
Le sort semble scellé, le destin imparable.
Il s'excuse déjà de rompre ses promesses,
Mais j'accepte l'affront, le sport a son ivresse.

Un point m'interpelle, sa foulée ralentit,
Son ancienne blessure soudain le ressaisit !
J'attaque sans tarder, je réduis son avance,
Lui rendant deux bons tours, en feignant l'assurance.
L'esbrouffe est mon espoir, mon unique occasion
De forcer le destin, de briser l'horizon.

Quatre heures à endurer, Colin lutte et chancelle.
Je souffre tout autant, mais garde l'étincelle.
À toujours s'acharner, nous finirons blessés,
Seul un esprit bien clair peut tout désamorcer.

Je n'ai plus rien à perdre, dans l'état où je suis,
Colin a sa saison encore bien devant lui.
Je veux lui montrer que, fou, j'irai jusqu'au bout,
Que seul un être sain peut calmer le courroux.

Quelle n'est pas ma surprise, quand Colin, épuisé,
Après deux heures de lutte, finit par abdiquer.
Préférant se garder, il s'en va sans rancune,
Et laisse à d'autres mains la gloire et la fortune.

Saluant son courage, je le laisse partir,
J'attends qu'il disparaisse pour oser ralentir.
Enfin, le cœur en paix, je poursuis le parcours,
D'un pas calme et léger, savourant chaque tour.

           ***

Stratèges, tacticiens, laissez vos mots grandioses.
Dans le jeu de la poule, ne retenez qu'une chose :
Montrez-vous entêté et agissez en sot,
L'ennemi plus sage quittera le bateau.

La divine Raison ne fait pas le vainqueur,
Parfois, devenir fou s'impose avec rigueur.
Ainsi va la logique du fameux Chicken Game,
La bêtise est la clé qui déjoue le dilemme.

           ***







(4h30)